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mercredi 14 décembre 2016

L’Etrangleur de Rillington Place : Richard Fleischer a signé un "film accablant" - INTERVIEW (3/4)

En DVD et Blu-ray : A l'occasion de la sortie d'un coffret Richard Fleischer chez Carlotta, Cineblogywood a interviewé Frédéric Mercier, critique cinéma. Aujourd'hui, il évoque L’Etrangleur de Rillington Place (10 Rillington Place, 1971).



Cineblogywood : Quelle est la place de L’Etrangleur de Rillington Place dans le parcours de Fleischer ?
Frédéric Mercier :
Quand je l’ai découvert, il est devenu instantanément mon Fleischer préféré. Voir le film est un choc et une épreuve. L’Etrangleur de Boston et L’Etrangleur de Rillington, au-delà de leurs titres similaires, sont très différents. Si L’Etrangleur de Boston a une portée expérimentale avec le split-screen que Richard Fleischer avait découvert lors de l’Expo universelle de Montréal en 1967, Fleischer change du tout au tout avec Rillington Place. Il part en Angleterre ; à ce titre, il est fou de voir combien Fleischer s’y est très bien adapté et a compris quelque chose de l’Angleterre avec ce film et Terreur aveugle, qui se suivent dans sa filmo. Lourcelles ne tarit pas d’éloges sur ce film dans son dictionnaire et en parlait comme d’un film accablant. Et lorsque je le découvre adolescent, je le trouve encore plus accablant qu’il ne le décrivait. Et le film reste une épreuve, même 30 ans après.

Quelle est sa spécificité ?
D’abord, ce film contient une forme de message à l’égard de la peine de mort. L’affaire Christie, racontée dans le roman et le film, ont une influence très forte dans le débat qui anime l’Angleterre à l’égard de la peine de mort. Le roman donne gain de cause à Barnes, le personnage joué par John Hurt, envoyé à la potence alors qu’il n’a sans doute rien fait. Fleischer prend parti dans son film : Christie est un serial killer, c’est incontestable ; mais dans l’affaire Barnes, il reste quelques points à éclaircir. Or Fleischer prend fait et cause pour Barnes contre Christie. Ensuite, il y a comme toujours chez Fleischer des plans-séquences, des recadrages dans le plan ; mais par moments, son besoin de réalisme est tel qu’il fait par moments branler la caméra. Un effet qui peut paraître aujourd’hui très artificiel, mais qui là crée une instabilité et un malaise très forts. Ce qui est génial avec Fleischer, c’est qu’il n’en fait pas trop, juste au bon moment. La précision du film est hallucinante.



On retrouve encore le cadre d’un huis-clos...
Oui, le film est un huis clos qui se passe sur deux étages. La façon dont il joue avec la profondeur de champ, l’espace, le hors cadre... On sent grâce à la mise en scène l’emprise de Richard Attenborough sur cet immeuble. Rien n’est laissé au hasard. Le décor du film est extraordinaire : le papier-peint, tout est gris, marronnasse. On ressent la saleté et la vermine. A l’image de du personnage de Richard Attenborough, qui serait un mix entre la logeuse de Crime et Châtiment et la logeuse madame Londe dans Leviathan de Julien Green. Le casting est impeccable, bien sûr.

En quoi ce film est-il accablant ?
C’est un film extraordinaire, mais pénible à regarder. Le plan final, qui révèle la présence d’un cadavre recroquevillé, ne dure pas très longtemps, mais il est d’une telle force, pas complaisant du tout. Entre la noirceur du film et sa prise de position contre la peine de mort, Fleischer nous accable totalement, ne nous cache rien de l’horreur du personnage, par rapport aux films à thèse classiques. Mais il sait se montrer complexe. Ce qui fait dire à beaucoup que la question de la violence, notamment intérieure, est un thème majeur chez Fleischer. Rappelons que Fleischer voulait être psychiatre au départ. J’ai rarement vu de description aussi clinique que celle de Rillington Place d’un pervers. Sans parler de L’Etrangleur de Boston. Richard Attenborough se montre dépassé par quelque chose qui le dépasse, qu’il n’a pas su étouffer et dont nous sommes tous potentiellement détenteurs.

On décèle une forme de lutte des classes entre les personnages...
Oui, c’est la question de la hiérarchie sociale. Richard Attenborough a une forme de jouissance perverse à manipuler John Hurt et sa femme, comme s’il avait un droit de vie et mort sur eux. C’est totalement le sujet du Génie du mal (1959), tiré d’un fait divers qui avait également inspiré La Corde de Hitchcock. Et qui nous ramène à Crime et châtiment : Raskolnikov se donnant le droit de tuer parce que se croyant supérieur au genre humain. On sent Attenborough investi d’une sorte de supériorité morale et intellectuelle que les autres n’ont pas. Supériorité qui va l’amener à défier l’autorité, l’Etat, au cours du procès, avec une voix étouffée et fielleuse. Devenu clochard en fin de film, il continue de se montrer arrogant, même à l’égard des autres clochards.


Travis Bickle
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