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samedi 3 décembre 2016

Mortelle randonnée : Claude Miller sans pitié

En DVD et Blu-ray : Pour évoquer les années 80 au cinéma, on cite volontiers Jean-Jacques Beineix, Luc Besson, Alan Parker, Hugh Hudson, voire Leos Carax. Il ne faudrait cependant pas oublier ce Mortelle Randonnée, quatrième film de Claude Miller, balade vénéneuse à travers l’Europe, filature incestueuse entre un père détective et sa fille mante religieuse, diamant noir onirique plein de faux semblants et d’illusions déformantes, incarné par l’improbable duo Michel Serrault-Isabelle Adjani. 




On le voit : les aspects formels dominent cette œuvre très à part dans le cinéma français, comme put l’être en son temps et dans un autre style Drôle de drame, de Marcel Carné, et en font une œuvre unique et rare à se procurer d’urgence dans la superbe édition Héritage de TF1 Vidéo.

Outre le plaisir de redécouvrir le film en versions longue et courte, remonté à l’occasion de son premier passage sur Canal Plus, cette édition regorge d’infos inédites : le témoignage de Claude Miller recueilli en 2011 par Jérôme Wybon, les interviews de Jacques Audiard, Pierre Lhomme, Charles Gassot qui reviennent sur la genèse et les conditions de fabrication du film – six semaines de dépassement, on rêve ! Philippe Le Guay s’attarde sur la fascination hypnotique qu’exerce le film sur lui, mais aussi celle qui s’exerce entre les personnages – thématique récurrente chez Claude Miller, qui s’apparente à une forme de vampirisme symbolique. Le coffret comporte un livret de 52 pages qui revient sur l’adaptation du roman de Marc Behm, le tournage et son accueil plutôt frais lors de sa sortie en mars 1983. 

Mais rien de mieux que laisser la parole à son réalisateur Claude Miller qui, libre et sans arrière-pensée, s’est livré en 2007 sur son œuvre, dans Serrer sa chance (éditions Stock). Voici qu’il disait de son film, sans aucune langue de bois. Mais on n’est pas obligé de partager son avis !

Culte ?
"Avec Mortelle randonnée, je me suis passé tous mes caprices, je ne voulais rien entendre.  J’étais grisé et autoritaire vis-à-vis des producteurs. Je voulais me payer une pyrotechnie, un feu d’artifice d’effets de cinéma. Mortelle randonnée a bouffé complètement la grenouille et fait perdre beaucoup d’argent. Ce fut un échec.
On est sans cesse en porte-à-faux parce que l’on ne sait pas si on est dans le rêve ou la réalité. Ceci explique sans doute l’échec du film.
Mortelle randonnée n’est pas un film dont je suis très fier. Quand on me parle du culte suscité par ce film, je me sens démuni..."


Audiard, père et fils
"C’est peut-être parce qu’Audiard m’a fait connaître ce livre magnifique que je suis devenu ami avec lui !
Les trois derniers films qu’Audiard a signés – Garde à vue, Mortelle randonnée, On ne meurt que deux fois - étaient des films funèbres sur la perte des enfants. Surtout Mortelle randonnée d’ailleurs. Peut-être se sentait-il déjà malade, et il avait vécu le deuil d’un de ses fils, qui s’était tué en voiture.
Un beau jour, Audiard m’a appelé en me disant : 'Tu sais, le scénario impossible à faire, il existe. Je l’ai écrit avec mon fils Jacques, et j’aimerais savoir ce que tu en penses'. Je l’ai lu et je l’ai trouvé magnifique.
A la sortie du film, Jacques Audiard était furieux. 'C’est un film-toc, un film tape-à-l’œil, un film de pubard, alors qu’il fallait le mettre en scène comme Wanda de Barbara Loden'. (...) Avec le recul, je me dis qu’il n’avait pas tort. Mortelle randonnée reposait sur une esthétique visuelle emphatique et spectaculaire, une esthétique sous l’influence du clip et de la pub, tout un apparat qui s’est vite démodé."

Serrault 
Michel Serrault "a eu des problèmes avec presque tous ses metteurs en scène. Je pense même que je suis l’un de ceux qu’il a le moins sadisés. Je ne suis pas sûr qu’il fit confiance au film, même si le sujet le touchait beaucoup. Lui-même avait perdu une de ses filles deux ans plus tôt."

Adjani 
Audiard "avait envie de Miou-Miou. Mais j’imaginais quelqu’un de plus romanesque et j’ai milité pour Adjani. Elle a accepté tout de suite. (...) Il fallait que le personnage soit d’une grande séduction et d’une beauté totale. (...) Elle n’a pas aimé le film, mais elle avait raison."

Egalement réédité par TF1 Vidéo : Garde à vue (lire notre critique)

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