Dossier

jeudi 14 mai 2015

"De Broca, c'est le champagne de l'existence, mais toujours avec une blessure"


Buzz : Par la grande porte... Qui l'eût cru ? Une table ronde consacrée à Philippe de Broca (découvrez notre dossier), cinéaste populaire (et mal connu), dans le temple de la cinéphilie, le bastion des Cahiers du cinéma ? Eh bien oui, c'est fait ! Lundi 11 mai, 19h, une foule compacte et dense, de toutes les générations - dans laquelle on pouvait reconnaître le critique Alain Riou, la dernière compagne du cinéaste, Alexandra de Broca, et incognito et retardataires, Jean Rochefort et Catherine Alric - se presse salle Georges Franju de la Cinémathèque pour assister à une discussion qui rassemble des collaborateurs – Henri Lanoë, monteur, et ami du cinéaste ; Jean-Paul Schwartz, cadreur, puis chef opérateur de de Broca – un expert – Jean-Pierre Zarader, philosophe, historien de l'art, fin connaisseur de l'univers du cinéaste ; et un amateur, Gaël Lépingle, réalisateur de courts-métrages, fou de Guy Gilles et de... Philippe de Broca.

Pendant 90 minutes, animée avec brio par Bernard Payen, la tablée, passionnée, rend hommage au cinéaste disparu en 2006, en abordant aussi bien les méthodes de travail du réalisateur de L'Homme de Rio et de Tendre Poulet que ses thématiques, pour en brosser un portrait chaleureux, non dénué de piquant, mais vivant. Résumé.



"Ca bougeait beaucoup, c'est ça qui était bien !"

Philippe de Broca au travail ? "Son seul plaisir, c'était d'être sur le plateau, avec sa caméra et les acteurs", raconte Henri Lanoë. Pour le reste – préparations, finitions, mixage – il s'ennuyait, car c'était un impatient. Une bougeotte qui vaut à son cadreur et chef op Jean-Paul Schwartz de concéder que sur ses tournages, "ça bougeait beaucoup, mais c'est ça qui était bien !". D'où également le très petit nombre de prises effectuées par le cinéaste. Son sens de l'expérimentation, aussi, qui le conduit à tourner L'Homme de Rio avec une caméra Reflex, pour obtenir à la vivacité de son action et de ses personnages. A une exception près : le fabuleux plan final du Cavaleur, réalisé à la Louma, et qui demanda beaucoup de préparation. Le résultat est là : le plan d'une vie !

Beethoven n'a jamais vu Le Cavaleur

Rythme et musicalité : en lien avec la bougeotte dont il faisait preuve, le cinéaste s'est toujours entouré de compositeurs qui donnent un tempo et une couleur si particulière à ses films. Même si de Broca s'est montré fidèle à un Georges Delerue, il a souvent utilisé des compositeurs classiques - Wagner dans Le Diable par la queue, ou Beethoven pour Le Cavaleur. Ce qui fait dire à Henri Lanoë : "La musique du Cavaleur a été composée par Beethoven, qui n'a pourtant jamais vu le film !" Et le monteur, également parolier de la chanson qu'on entend dans Les Caprices de Marie, de regretter que la plupart du temps, les musiques ne soient pas composées avant le tournage. Et ce que relève Gaël Lépingle, c'est la constante gesticulation de ses personnages, notamment Jean-Pierre Cassel, signe d'un "caractère angoissé mais joyeux", pour Henri Lanoë.

L'imaginaire, un des freins de l'approche critique de de Broca 

Tout le monde s'accorde pour reconnaître que l'imaginaire représente le fil rouge commun à tous ses films, même si Jean-Pierre Zarader explique que c'est plus subtil : "Ses films ne fonctionnent pas sur une opposition binaire réel-imaginaire. Ils dissèquent les relations entre réel et imaginaire. Et sans jamais se répéter !". Et le philosophe de montrer comment ses personnages ont évolué dans leur rapports à l'imaginaire, passant d'une véritable phobie à l'égard du réel (Le Farceur, L'Amant des 5 jours) à la nécessité de devoir composer avec ce même réel – Le Magnifique. Voire de parvenir à recomposer le réel, comme c'est le cas pour Le Jardin des plantes, le téléfilm qu'il réalisa en 1996.

C'est d'ailleurs l'une des raisons qui expliquent le relatif désintérêt dont le réalisateur a été l'objet de la part de la critique : la place qu'y tient l'imaginaire, ou plutôt celle des imaginaires - "Aucun référent ne permettant aux spectateurs de s'identifier d'entrée de jeu à un univers pré-établi", notent de concert Gaël Lépingle et Jean-Pierre Zarader. Et ce quand bien même de Broca apporte une "vivacité et une légèreté" à la comédie française, alors dominée par les dialoguistes, Bourvil et Fernandel, relève son ami Lanoë.

90 minutes donc consacrées au cinéaste, enlevées, rythmées, qui n'avaient rien de solennel ou de funèbre, clôturées sur quelques questions et remarques du public. Laissons la parole à Jean Rochefort, lyrique et de brocquien : "De Broca, c'est le champagne de l'existence, mais il y a toujours une blessure !". Ainsi qu 'à un jeune spectateur d'une vingtaine d'années qui déclara sa flamme au Magnifique. L'avenir est en route pour le cinéaste ! Pour preuve, personnelle : ma fille, 6 ans, qui ne se lasse pas de voir et revoir Tendre Poulet, L'Homme de Rio ou On a volé la cuisse de Jupiter. Et surtout Le Diable par la queue...

Travis Bickle



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