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samedi 23 mai 2015

Orson Welles : "Les gens de Cannes sont pratiquement mes esclaves"


Artistes : Le Festival de Cannes 2015 a rendu hommage à l'immense Orson Welles. Le cinéaste s'est retrouvé à plusieurs reprises en compétition à Cannes. Dans le cadre d'une série d'entretiens avec Henry Jaglom, regroupés dans l'excellent En tête à tête avec Orson (éditions Robert Laffont), Welles revient sur son expérience cannoise. Et il n'est pas tendre ! Extrait.

"Les gens de Cannes sont pratiquement mes esclaves. Mais si c'est évitable, j'aimerais ne pas y être invité par eux. Je les laisserai prendre en charge ma note d'hôtel tant que ça n'engage à rien.
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Être américain là-bas, c'est un désavantage. Donner la Palme d'or à un Américain, ça ne leur plait tout simplement pas. J'en ai fait l'expérience à plusieurs reprises. Le plus frappant, c'est avec Othello, en 1952. Je ne savais pas si j'allais avoir un prix ou non, parce qu'ils ne te le disent jamais par avance, tu comprends, ils ne te préviennent qu'à la dernière minute. Et comment je l'ai appris ? Ils sont venus jusqu'à ma chambre au Carlton et ils ont dit, en s'arrachant les cheveux : "Nous n'arrivons à trouver personne qui connaisse l'hymne marocain !" Parce que j'avais présenté le film comme une production marocaine ! ["dans l'historique officiel du palmarès de Cannes depuis 1946, pourtant, le film est rubriqué 'Etats-Unis'", précise une note de l'ouvrage] Le Maure de Venise, tu vois? Tout ce que j'ai montré en compétition à Cannes a toujours été italien, espagnol... Ou marocain.
(...)
[Falstaff] a été sélectionné pour la Palme d'or en 1966, et c'était LE film, cette année-là, parce que le reste des travaux présentés était très faible. Tous mes vieux amis français étaient dans le jury : Marcel Achard, Marcel Pagnol, quelqu'un d'autre encore que j'ai oublié. Et c'est ce machin de [Claude] Lelouch, pour son premier film, Un Homme et une femme,qui l'a emporté.

Quand on m'a fait savoir que j'allais recevoir un prix spécial, j'ai dit: "Je ne viendrai pas à la cérémonie". Parce que c'est très humiliant. Et puis,j'ai pensé : "Si je ne me montre pas, ils vont me taxer de mauvais perdant". Donc j'y suis allé et ça a été le plus grand triomphe de la vie. Lorsqu'ils ont annoncé que la Palme revenait à Un Homme et une femme, le public s'est mis debout, a sifflé et hué le jury pendant dix minutes ; et ensuite, ils ont dit : "Nous donnons un prix spécial à Orson Welles", et là l'ovation a duré un quart d'heure ! Ce que tout le monde pensait était clair, ainsi. A l'exception du jury, bon...
(...)
C'est un truc français, Cannes. Destiné à promouvoir leur cinéma. Je n'avais pas encore compris ça. J'aurais dû insister pour que Falstaff soit présenté hors compétition. Plutôt que de souffrir l'humiliation. L'année où tu réaliseras ton chef d'œuvre absolu, tu verras, ce seront les Roumains qui auront la Palme ! J'étais à Cannes l'année de la révolution. En 1968. Et je me suis joint à eux. C'était "aux barricades" ! Ils m'ont dit : "On ne vous considère pas comme un Américain". Mais je le suis, très ! Mes films sont très américains ! Tout ce qu'ils voulaient dire, c'est qu'ils les aimaient."

En fait, en 1966, comme en témoigne la vidéo ci-dessous, Orson Welles reçut le prix du 20e anniversaire du festival et fut le premier récompensé sous de longs applaudissements. La Palme d'or fut attribué conjointement à Ces messieurs Dames de Pietro Germi, qui fut hué, et à Un Homme et une femme de Claude Lelouch, qui fut applaudi. Et d'ailleurs, ce n'était pas le premier film de Lelouch.

Bref, la mémoire d'Orson lui fait quelque peu défaut. Bon, au cours de ces mêmes conversations, qui se sont tenues entre 1983 et 1985, Orson Welles avoue sans culpabilité qu'il ment tout le temps. Difficile donc de faire la part des choses. Reste que l'ouvrage est génial. On y découvre un Welles cultivé, plein d'idées, de malice et de méchanceté. Lecture indispensable pour tout(e) cinéphile qui se respecte.

Anderton


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